L’humanité et les drogues : une histoire ancienne qui ne s’efface pas par décret

Retracer les origines de la consommation de substances psychotropes par l’humanité est une tâche impossible, tant cette pratique est ancienne et semble inhérente à l’histoire des humains. Nombre de découvertes archéologiques et de traités anciens, qu’ils soient égyptiens, grecs, romains ou asiatiques, indiquent que les cultures anciennes possédaient une maîtrise surprenante de l’usage des plantes. A l’origine, bien sûr, toutes les drogues étaient naturelles, issues de plantes, mais aussi de champignons ou d’animaux, et elles connaissaient trois usages principaux : médicinal, rituel, et récréatif.

Dans l’Odyssée d’Homère, déjà (9e siècle av. J.-C.), Hélène de Troie utilise de l’opium pour soulager les soldats blessés. Les plantes font d’ailleurs toujours partie de la pharmacopée humaine, même si l’industrie pharmaceutique moderne produit aujourd’hui surtout des médicaments de synthèse. A noter qu’en anglais par exemple, le mot « drugs » désigne encore aujourd’hui à la fois les médicaments et les drogues.

Fragment de stèle funéraire, relief dit de « l'Exaltation de la fleur »
Fragment de stèle funéraire, relief dit de « l’Exaltation de la fleur » : deux femmes portant le péplos et le cécryphale (filet à cheveux) tiennent des fleurs de pavot ou de grenade, et peut-être un sac de graines. Marbre de Paros, v. 470–460 av. J.-C. fabrication et provenance : Pharsale, Thessalie.

Les plantes et champignons sont aussi utilisés depuis la nuit des temps par les chamanes pour atteindre des états de transe. Qu’il s’agisse de l’amanite tue-mouches en Asie centrale ou de champignons à psilocybine et de cactus à mescaline en Amérique centrale et du sud, rares sont les peuples indigènes qui n’ont pas eu recours aux plantes pour nourrir leur spiritualité. Cette pratique ne nous est d’ailleurs peut-être pas aussi étrangère qu’on pourrait le croire. Pendant près de deux millénaires, les Grecs anciens les plus importants subissaient une initiation rituelle qui avait lieu chaque année au temple de Déméter à Éleusis. Selon divers chercheurs, le sacrement central de cette initiation au culte des mystères d’Éleusis aurait été une potion psychédélique. Certains pensent même que lors des premiers siècles du christianisme, dans la continuité d’Éleusis, le calice de l’eucharistie aurait contenu un vin ‘amélioré’ de substances hallucinogènes, ce qui aurait expliqué en partie le succès foudroyant de cette nouvelle religion.

L’usage récréatif, enfin, est également de toutes les époques, ainsi que les abus qu’il peut entraîner. Alexandre le Grand, par exemple, au 4e siècle avant J.-C, était considéré comme alcoolique. Chaque culture, en fonction de sa localisation géographique et de ses mœurs, a ses substances récréatives préférées :  l’alcool en Occident, le cannabis dans les cultures islamiques, l’opium en Extrême-Orient, le tabac aux Amériques, etc. De manière générale, une substance fait moins de dégâts dans les peuples où elle est culturellement intégrée que là où elle est fraîchement importée. Par exemple, l’alcool apporté aux Amériques a fait des ravages dans les peuples autochtones, d’une part sans doute par manque de transmission culturelle du savoir-faire de l’usage, d’autre part peut-être pour des raisons génétiques : lorsqu’un peuple utilise une substance sur des millénaires, une sélection naturelle peut s’opérer pour le rendre plus adapté à cet usage. Encore aujourd’hui, près de 50% de la population asiatique, par exemple, est porteuse d’un gène qui la rend intolérant à l’alcool.

Malgré les abus de diverses substances, les interdictions sont restées plutôt épisodiques et isolées jusqu’à la fin du 19e siècle. Lorsque les autorités cherchaient à contrôler les substances récréatives, c’était davantage pour les taxer et en tirer des revenus que pour les interdire. Ce n’est qu’à partir de la Convention de La Haye, en 1912, que s’installe une tentative de contrôle international des drogues. Et encore, l’objectif de cette Convention internationale de l’opium était davantage d’interdire la contrebande que d’éradiquer la consommation.

Au vu de la longue relation entre l’humanité et les psychotropes, et à la lumière de l’échec patent et des nombreux effets pervers des tentatives de prohibition de ces cent dernières années, gageons que nous ne tarderons pas à retrouver avec ces substances une relation plus apaisée et moins génératrice de violence.

En savoir plus :

Une si stupéfiante histoire de l’humanité, Espace de libertés, Centre d’action laïque, avril 2015

Histoire des stupéfiants, Cécile Guilbert, Éditions Bouquins.

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