Rat Park : l’expérience qui a démontré le lien entre mal-être et addiction

Souvent, pour tester des médicaments, des interventions chirurgicales ou des réactions psychologiques, les laboratoires de recherche utilisent des animaux, principalement des rongeurs, dans leurs expérimentations. La recherche sur les drogues ne fait pas exception. Cependant, certains facteurs, qui passent parfois inaperçus, peuvent fausser les conclusions qui sont tirées à l’issue de ces recherches.

Ainsi, suite à des expérimentations animales menées dans les années 50 et 60, l’addiction aux drogues était considérée comme le résultat biologique quasi mécanique de l’administration de certaines substances. Pour simplifier, le principe actif de la drogue entraîne la libération de dopamine dans le cerveau, et cela suscite une sensation de plaisir. Peut alors s’installer un mécanisme qui va rapidement supplanter la volonté consciente du sujet : suite à des administrations répétées, le cerveau va vouloir reproduire cette sensation de plaisir, quoi qu’il en coûte. C’est l’addiction.

Les résultats de recherche étaient clairs : quand on met un rat dans une cage avec un flacon d’eau et un flacon de morphine diluée, le rat préfère la morphine et tombe très rapidement dans l’addiction. Il s’en administre de plus en plus, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Par conséquent, se disait-on, il y a dans la morphine – et les autres drogues – quelque chose qui, par soi-même, entraîne l’addiction. C’est une conception encore très courante dans la conscience collective : l’addiction est un comportement compulsif entraîné par la consommation de drogues.

Seulement, pour qu’une telle conclusion soit valide, il faut que le modèle utilisé en laboratoire tienne la route. Pour le psychologue canadien Bruce Alexander, il y avait là une faille majeure. En effet, pour les expérimentations, les rats étaient placés seuls dans une petite cage nue, comme… des rats de laboratoire. Ce ne sont pourtant pas des conditions de vie typiques d’un rat dans la nature. Alexander imagina donc la même expérience, mais menée dans des conditions de vie plus réalistes, et nettement plus agréables : un grand espace, avec de la nourriture, des jeux et des camarades des deux sexes et, comme précédemment, un flacon d’eau et un flacon de morphine. Les résultats furent sensiblement différents de l’expérience initiale : les rats du ‘Rat Park’ testaient la morphine occasionnellement, mais préféraient l’eau minérale. En d’autres termes, l’addiction n’est pas forcément dans le flacon, et d’autres éléments sont à prendre en considération.

Two gray mice
Photo by Alex Smith

L’étude d’Alexander présentait quelques faiblesses, et les tentatives de réplication de son expérience ont eu des résultats mitigés. Certains ont cependant vu dans l’expérience du Rat Park la preuve définitive que la cause première de l’addiction est l’isolement social et l’exclusion. Il faut bien entendu être plus prudent que cela, mais on peut à tout le moins considérer que l’expérience de Bruce Alexander a démontré que l’addiction ne vient pas uniquement de l’action des drogues sur le cerveau, et que d’autres facteurs, notamment sociaux, environnementaux et psychologiques, sont également cruciaux pour la compréhension de l’addiction et de la rémission.

Une ‘expérience’ grandeur nature a d’ailleurs corroboré (voire peut-être inspiré?) l’étude du Rat Park. En 1970, un sondage a révélé qu’environ 15 % des soldats américains déployés dans des zones de combat au Vietnam étaient accros à l’héroïne. Pourtant, une fois retournés à la vie civile, seulement un sur vingt est resté dépendant de cette drogue pourtant réputée extrêmement difficile à arrêter. Interrogés à ce sujet, les anciens soldats héroïnomanes ont déclaré qu’un ensemble de facteurs environnementaux (stress, disponibilité de la substance, entourage, etc.) expliquait ce changement, et que la volonté n’avait pas grand-chose à voir là-dedans.

Pour conclure, il s’avère que les facteurs sociaux et environnementaux sont des déterminants importants de l’addiction, et que cette conclusion encore trop méconnue devrait constituer une inspiration pour les politiques qui touchent à l’épineux problème des drogues. Lorsqu’il devient addiction, l’usage de drogues est davantage le symptôme d’une quête de sens, d’un mal-être, et non d’un manque de volonté. Pourtant, la guerre contre les drogues continue à criminaliser les usagers en ignorant trop souvent les facteurs sociaux qui mènent à l’addiction : l’isolement social, la précarité, la la santé, la difficulté d’accès à l’emploi – ou les conditions de travail -, l’incertitude face au futur, l’absence de projet … Une cécité qui équivaut à infliger une double peine à des personnes qui ont besoin d’aide.

Pour aller plus loin :

Le parcs aux rats, une BD en ligne de Stuart McMillen

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