« Je ne comprends pas qu’on sacrifie la santé des gens pour des idées dépassées »

Il y a trente ans, j’ai commencé à avoir de graves problèmes chroniques de sommeil. J’en ai parlé à mon médecin traitant, qui m’a dit qu’il ne pouvait pas m’aider. J’en ai ensuite parlé à mon pharmacien. Il m’a mis en garde contre les médicaments qu’il vendait : « Ils ne fonctionnent pas, ou seulement très temporairement, ils sont très addictifs et ils ont des effets secondaires que vous préférez ne pas avoir. » Lorsqu’une personne dont c’est le gagne-pain me dit ça, je suis tenté de la croire.

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Photo : Megan te Boekhorst

Je me suis donc mis à chercher un remède de mon côté. J’ai essayé toute une série de remèdes de bonne femme et de plantes. Quelques-uns m’ont un peu aidé, mais bizarrement jamais plus d’une quinzaine de jours. L’alcool m’a apporté un peu de répit, mais l’accoutumance est très rapide et on en consomme de plus en plus. Je n’avais pas envie de développer une dépendance à l’alcool et de fréquenter les AA pour le restant de mes jours.

En 1997, j’ai lu un article sur l’usage thérapeutique du cannabis. J’ai cherché de plus amples informations, et je suis tombé sur le livre de Lester Grinspoon, « Cannabis, la médecine interdite ». Ce que j’y ai lu me semblait trop beau pour être vrai. J’ai recherché un maximum d’informations et j’en ai parlé avec des gens dont je savais qu’ils avaient eu des expériences avec cette plante. A chaque fois, les réactions étaient rassurantes.

J’ai décidé de tenter ma chance. Dans un coffee shop aux Pays-Bas, j’ai acheté quelques grammes. Le soir même, j’ai consommé pour la première fois cette médecine estampillée ‘diabolique’ par les bonnes gens. Cette nuit-là, pour la première fois depuis de nombreuses années, j’ai eu un bon sommeil réparateur. Le lendemain, je me sentais enfin de nouveau vif, sans ce sentiment constant d’engourdissement qu’on ressent quand on n’a pas assez dormi. J’étais curieux de voir ça sur la durée.

De fait, il y avait une certaine accoutumance, mais seulement jusqu’à un certain niveau. Une fois ce « plafond » atteint, la quantité qu’il me fallait pour une bonne nuit de repos restait stable. Pourtant, il restait de l’incertitude. Même si l’effet était durable sans que je doive en consommer toujours plus, je gardais une crainte : « Et si c’était addictif malgré tout ? » C’est pourquoi, après avoir consommé pendant un certain temps, j’ai décidé d’arrêter tout net. La crainte du fameux « craving » s’est avérée infondée. A aucun moment, je n’ai senti un appel irrépressible de la substance. Il se trouve que c’est exactement ce contre quoi m’avait mis en garde mon pharmacien au sujet des médicaments qu’il vendait. Par contre, mon problème de sommeil est revenu.

J’ai pris une deuxième précaution. Je n’ai parlé de ma consommation à personne de mon entourage. Par contre, je n’en ai pas fait mystère non plus. C’est ainsi que ma famille et mes amis ont appris plutôt fortuitement que je consommais du cannabis, ce qui m’a donné l’occasion de leur demander s’ils avaient vu chez moi un changement bizarre, ces dernières années, qu’ils auraient pu attribuer à ma consommation. Là encore, on m’a rassuré à chaque fois. En résumé, le cannabis s’avérait être un produit bien plus sûr que ce que le pharmacien pouvait me procurer, et contre quoi il me mettait même en garde.

Arriva alors le « wietpas » (qui réservait l’achat de cannabis aux seuls résidents hollandais, ndlr). Cette fois encore, je n’ai pas eu de problème pour arrêter, mais mes insomnies sont évidemment revenues. Je suis allé voir un autre médecin et je lui ai expliqué mon problème. Je lui ai demandé s’il était disposé à me faire un ordonnance pour que je puisse aller commander du Bedrocan dans une pharmacie aux Pays-Bas. Il m’a dit qu’il n’y voyait aucun inconvénient : « Il y a beaucoup de gens qui consomment du cannabis pendant des années sans que cela pose problème. » Je devais seulement vérifier comment faire cela légalement, car il ne connaissait pas la procédure.

Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider dans l’intervalle. Il m’a prescrit du Trazolan. La première nuit, j’ai dormi comme une fleur. Par contre, la deuxième nuit sous Trazolan, je n’ai pas fermé l’œil. Mes sinus étaient bouchés et j’arrivais à peine à respirer. Je lui en ai parlé. Le problème était connu, et il était même mentionné dans la notice. Il m’a fait une ordonnance pour du Zolpidem, en me prévenant que je ne pouvais le prendre que trois jours, puis que je devais arrêter trois jours pour éviter tout risque d’addiction. Cela m’a paru bizarre : je devais à chaque fois me recréer un manque de sommeil pour le résorber à nouveau sur les trois prochains jours, ce qui n’est jamais tout à fait possible. J’ai décide de tenter le coup, faute de mieux.

Quand j’ai remis l’ordonnance à ma pharmacienne, elle m’a demandé si je savais ce que je faisais. Je lui ai parlé de la mise en garde du médecin. Elle m’a dit que je pouvais aussi essayer de continuer à en prendre, mais qu’après dix jours d’utilisation ininterrompue, je n’arriverais plus à m’en débarrasser. Comme ce n’était pas le but, je lui ai parlé de mon expérience avec le cannabis. Elle m’a promis de se renseigner auprès du service juridique de l’association de pharmaciens pour savoir comment me commander du cannabis aux Pays-Bas.

Le Zolpidem ne fonctionnait pas. J’aurais pu obtenir une ordonnance pour du Valium, mais j’ai décliné l’offre. C’est encore plus fort que le Zolpidem, et les effets secondaires encore pires. Ma pharmacienne m’a annoncé qu’il n’était pas possible de commander aux Pays-Bas. La licence d’exportation ne devait pas poser problème. On pouvait aussi s’arranger pour une déclaration Schengen, mais la licence d’importation ne serait jamais accordée par la Belgique. Il ne restait qu’une solution : devenir membre de Trekt Uw Plant (TUP, un cannabis social club, ndlr).

A partir de là j’ai recommencé à bien dormir, du moins jusqu’à ce que TUP soit condamné. Je ne comprends pas qu’on puisse sacrifier la santé des gens pour des idées dépassées qui ont la vie dure et qui sont dénuées de tout fondement scientifique.

W.R.

Plus d’infos :

Le Dr Lester Grinspoon, figure dominante de la légalisation du cannabis, est décédé. Newsweed, 26/06/2020

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